Pour ceux qui ne voient pas où on veut en venir avec un titre pareil, il va être question dans les lignes qui suivent d'un certain Emmanuel Cabut, plus connu sous le nom de
Mano Solo.

Pour beaucoup, il n'est qu'un chanteur
sidaique aimant faire pleurer dans les chaumières, les jeunes filles en fleur. Pourtant, à mes yeux, il
mérite le titre de branleur, tant par son vécu que par sa démarche artistique sincère.
Né le 24 avril 1963 à Châlons/Marne, petit dernier d'une fratrie de 3 frères et 1soeur, d'un père dessinateur reconnu (Cabu) et d'une mère journaliste engagée et écolo, le petit Mano a
connu une enfance dorée de "
petit bourgeois provincial", comme il le dit lui-même (sans connotation négative), à Ozoir-la-Ferrière.
Initié dès son plus jeune âge au combat militant, à l'art et la culture, c'est tout naturellement qu'il se tournera vers des aspirations culturelles. En 1974, il commence le Conservatoire
de Musique, qu'il laisse tomber au bout d'un an, dégouté par le solfège et par la rectitude de la musique académique qui ne convient pas trop à son esprit libertaire.

Quelques années plus tard (1978-79), il abandonne l'école en classe de 4ème, et après un passsage éclair dans une école alternative, c'est le début de l' errance et des conneries... Mano
souffre du
Grand Mal, l'ennui. Et trouve, sinon une réponse, peut-être tout simplement une famille d'idées, dans le milieu punk, le vrai, celui de la rue,
qui pue, qui gueule, qui a des chiens qui font peur aux chalands. Et qui se défonce... C'est la rencontre avec "
la femme
de ceux qui n'en n'ont pas", la shooteuse
("A 15 ans du matin, j'ai pris
par un drôle de chemin, des épines plein les bras, j'me suis troué la peau mille fois" chante-t-il
). A 17 ans, il intègre pour quelques
temps
les Chihuahuas, combo punk, en tant que guitariste. A l'époque il vit à droite à gauche, Bordeaux, Lyon, Nice ... Au gré des rencontres, des
femmes et des trains dans lesquels on monte sans jamais payer. Jusqu'à ce qu'il tombe amoureux fou.
Pour prouver à la femme de ses rêves qu'il n'est pas qu'un sale junk bon à rien, il se lance dans la carrière d'illustrateur et abandonne la shooteuse. Sa mère lui ouvre les portes de son
journal militant écolo,
la Gueule Ouverte, où il place ses premiers dessins. Avec un collectif de peintres,
Puissance Populaire, il expose jusqu'à New- York.

Entre temps, Mano va de petits boulots en petits boulots, un coup vendeur de sandwichs, roadie, assistant décorateur, ou installateur de trampoline...
Mais très vite, il est rattrapé par le destin. Certains appelleraient ça un "retour de karma". En tous cas, le prix à payer pour ses erreurs de jeunesse est des plus fort. A 24 ans, Mano
apprend qu'il est séropositif. Rongé par les remords et par la culpabilté (d'avoir certainement contaminé certaines de ses conquètes), il s'exile à Toulouse, achète une péniche qui lui sert
d'atelier et la retape dans l'espoir de pouvoir un jour remonter avec elle jusqu' à Paname.
C'est à la même période (en 1987) qu'il va faire une rencontre décisive. Lors d'un concert, il voit chanter un certain
Eric Lareine,

qui lui montre la force de la chanson et le pouvoir des mots et des notes.
Quelques mois plus tard, c'est une autre rencontre tout aussi importante. Au détour d'une ruelle, à Paris, il tombe devant sa "
muse". C'est le coup
de foudre. Afin d'impressionner la belle, il retourne à sa péniche et concocte une quinzaine de chansons... Révélation. C'est comme si les mots et les notes avaient toujours été là, cherchant
l'occasion de se développer. Ca coule tout seul, naturellement.
On est en 1991, Mano retrouve la capitale, avec pour seuls bagages "
sa guitare, trois accords et sa grande
gueule". Et donne son premier concert en
solo (d'où son nom), dans un petit bistrot de la place Clichy, le Déclic (qui porte bien son nom).
Et ça marche, la
belle succombe aux charmes et aux talents de la "
bête" et rejoint Mano dans son nouveau
combo,
la Marmaille Nue (nom tiré d'un poème de Blaise Cendrars).

Après une centaine de gigs, le groupe se dissout. Mano sort son premier album,
La Marmaille nue,

enregistré à Londres en juillet 1993. Mano Solo y parle de la vie, de sa vie
(
Allez Viens,
Quinze ans du matin), d'ennui, de peur, de mort, mais aussi d'amour (
Allez viens, Julie). La maladie apparait en filigrane, tout le long de l'album, bien que le mot sida ne soit cité qu'une seule fois (
"même si j'gagne pas ma vie et même si j'ai l'sida, moi ça m'coupe pas l'envie..."). Mais bien que les textes soient assez sombres ("
je me sens si seul ce soir ,tu es là pourtant dans mon lit dans ma vie"), il se dégage une certaine luminosité, dûe à ces mélodies très gaies et bourrées d'énergie
positive. Ces rythmes qui donnent envie de chanter sous la douche ou dans sa caisse, quand personne ne nous écoute (
"et on s'cass'ra la voix à gueuler qu'on y
croit"). Chacun peut se retrouver dans ses chansons. L'histoire est personnelle, mais les sentiments universels. Et l'ensemble fonctionne, le disque sera double disque d'or. Mano a trouvé
son public.
La tournée qui suit marche très fort (Printemps de Bourges, Francopholies...). Les concerts sont étonnement gais, et l'énergie y est électrique. Le 14 novembre 1994, pour son premier
Olympia, la salle est bondée et quelques 500 personnes restent dehors.
En 1995, Mano accouche de son deuxième opus
, Les Années Sombres.

Et comme l'indique le titre, ce n'est pas un Mano
très en forme qui apparait. Déprimé et malade (
"j'ai pas la vie qu'est trop facile, ch'sais même plus si c'est çà une vie")
, même son succès n'arrive plus à lui remonter le moral. Bien au contraire, ces hordes d'ados boutonneux et leur romantisme puéril qui reprennent en coeur des
chansons dont ils ne comprennent pas la portée, lui tapent sérieusement sur le système. Il se sent seul et incompris.

Cela se ressent dans son écriture. Les textes sont plus littéraires et peaufinés que les précédents. Les mélodies sont plus abouties mais tellement plus déchirantes ("
y'a maldonne pour les hommes aux quatre coins de la terre, j'entends le glas qui sonne Fais tes prières").
Napo, l'un de ses anciens acolyte de l'époque
Chihuahuas co-signe quelques chansons (
Pont d'Austerlitz), ainsi que
Matu et
Eric Bijon. Il n'y a plus la même rage que dans
la Marmaille nue, mais
Mano ne baisse pas non plus les bras et défie la maladie qui le ronge. Et prouve définitivement qu'il est talentueux.
Un soir d'octobre 95, devant un Bataclan plein à craquer, Mano annonce qu'il a "
deux nouvelles, une bonne et une mauvaise... la première: je ne suis plus
séropositif; la seconde : j'ai le sida !", et qu'il vient de donner son dernier concert. Le public ressort sonné par la nouvelle.
Mano pense sans doute que la fin est proche, et qu'il va s'inscrire dans la lignée des B-M Koltès, Cyril Collard et autres Freddie Mercury, icônes désabusées d'une époque rongée par le
mal du siècle, sacrifiés par cette saloperie ("
le point commun c'est qu'on
n'est pas heureux, la vie elle t'fait pas de cadeaux ou alors d'un coup elle t'en fait trois: la mort, la mort et la mort").
A la même époque, avec ses bénefices, il monte sa propre maison d'éditions et publie son premier recueil de textes:
Je suis là.
1996, son roman
Joseph sous la pluie sort et Mano revient sur la scène du Tourtour, avec laquelle il a
une vraie histoire (c'est là où on lui a fait confiance pour la première fois et où il a débuté), en toute intimité, sans aucune promo. Et c'est là qu'il retrouve le vrai contact avec le public
et l'envie de continuer.

Au point de sortir quasi coup sur coup deux albums on ne peut plus différents.
Avec le premier,
Frères Misère,
il renoue avec ses premiers amours, le punk et le militantisme. Jouant avec ses anciens
acolytes des
Chihuahuas reformés pour l'occase uniquement (et rebaptisés
Frères Misère), le disque est résolument
éléctrique, percutant et politisé. Mano va droit au but, d'une manière des plus efficaces ("
je n'ai pas d'avenir, je n'ai qu'un destin..".) avec des
titres comme
la débâcle, la révolution, ou
je n'ai pas. Avec ce disque
il réalise un vieux rêve de gosse, mais l'acceuil fait au disque est assez confidentiel, pour beaucoup de fans ce n'est pas
vraiment du Mano
Solo... Personnellement, je l'aime beaucoup, très rock et dynamique, c'est une autre facette de Mano, sans fioritures, qui pour moi n'est absolument pas contraire à son personnage et à sa
démarche artistique. On sent que l'artiste a plusieurs cordes à son arc et qu'il ne peut que nous surprendre encore.
Quelques mois plus tard, c'est au tour de
Je sais pas trop.

Enregistré en partie en concert, c'est son album le plus
mélancolique, voire funèbre, impression renforcée par les instruments à cordes de l'orchestre symphonique qui l'accompagne. Mano se livre complètement à nu, son enfance ,ses espoirs, la fatalité
et sa course contre le temps ("
la liberté se pave d'un linceul de regrets, mais ai-je vraiment eu tort, tous les chemins ne mènent-ils pas à la mort ? Qui
n'échangerait pas cent ans d'ennuis contre trente-cinq ans de vie...?"), et aussi la peur de mourir, omniprésente (
"j'ai tellement parlé de la mort que
j'ai cru la noyer, l'emmerder tant et tellement qu'elle abandonne l'envie même de m'emmener avec elle....Je suis trop petit pour mourir")
.
Mano se prépare pour sa tournée. Et quand en janvier il se prépare à monter sur la scène de l'Olympia, il se retrouve à l'hopital, sous morphine. Le spectacle est annulé et pour beaucoup
ça sent la fin... Il remontera quand même sur scène, à la force du poignet, aidé d'une canne. Mais c'est très affaibli, réussissant à peine à finir ses tours de chant et ne pouvant plus porter sa
guitare, donnant l'impression à ses fans qu'ils le voient certainement pour la dernière fois.
Mais à force de pugnacité, Mano réussit à se relever et un an plus tard vient se ressourcer au Tourtour. Mais cette fois c'est avec un seul musicien, le guitariste
Jean Louis Solans, qu'il entreprend ce nouveau défi. Ca change de l'ensemble symphonique de l'album précedent. Evidemment les arrangements sont minimalistes, et les
textes, portés somptueusement par la voix de Mano, prennent un relief supplémentaire. Le spectacle se conclut avec l'inédit "
International Shalala",
prônant la révolution perso, "
pour avoir l'air un peu moins con, je me fais mes p'tites chansons"... Un double live concluera cette expérience, intitulé
lui aussi
Internationnal Shalala.
Mano se fait de plus en plus rare, et se lance dans son site Internet. Sur lequel il fait part chaque jour de son humeur en dessins ou en textes. Il y anime aussi un forum de
discussion.
A la rentrée 2000,
Dehors 
sort. C'est un nouveau Mano qui renaît de ses cendres, et qui a passé un cap. Le changement de ton est surprenant ("
Je taille ma route, plus r
ien ne me dégoûte). La musique est entrainante, avec des rythmes reggae, des cuivres (un peu à la
Buenavista Sovial Club), des sons flamenco, jazzy... Les textes parlent du monde, Mano n'est plus dans une démarche d'introspection, il veut se tourner vers une dimension plus universelle
(
"comme il est loin le temps des regrets ardents balayés par l'ennui des souvenirs que l'on fuit"). On le sent plus à l'aise dans ses baskets et plus
apaisé. Et pourtant les textes ne sont pas récents, la plupart datent de cinq ans auparavant, voire plus. L'album peut faire penser à un carnet de voyages (
Des
pays, El mungo, Les gitans ...) et les médias le boudent un peu moins.
Au mois de novembre, il participe à la soirée de fermeture du Tourtour, cette salle à laquelle il doit tant.
Il fait son deuxième Olympia le 15 et 16 mars et retourne sur les routes, à l'assaut des salles de concerts.
La tournée marche très bien et c'est un Mano en grande forme qui assure des shows de qualité, très dynamités. Mano arrive enfin à casser son image de chanteur mourant qui lui pesait
tant. Et les promesses de l'album sont largement tenues sur la scène. Au son des percussions, de l' accordéon, des guitares et du piano, le spectacle est étonnement festif et enjoué. De
manière presque
christique, le public assiste à la résurrection de son idole. Alleluia !!
Un double live, intitulé
La Marche,

enregistré lors des concerts donnés à Toulouse et Clermont-Ferrand en 2001, sorte de témoin de cette énergie
nouvelle est publié l'année suivante. Par contre, à quelques exceptions près, peu de choses différencient les versions live des chansons de l'album d'avec leurs versions originales, les
arrangements sont souvent pratiquement identiques. Son intérèt réside surtout dans le DVD qui l'accompagne : 30 min où Mano nous livre les coulisses de la tournée, ses clips, des
dessins

, un album-photo très bien fourni qui revient sur toute sa carrière, des vidéos
très psychés (films d'animations de son propre crû)... Un vrai plaisir.
Sur la lancée de cette énergie renouvelée, Mano sort, en septembre 2004,
les Animals
. Quelques titres
étaient au départ prévus pour Juliette Gréco... L'ambiance va aussi bien de la musette au ska-punk (
Du vent). Quelques reprises apparaissent, comme
Bario-Barbès (
Barbès-Clichy sur
Les années sombres) qui, chanté en duo avec
Balbino Medelin, n'a plus grand chose à voir avec l'original : rythmes endiablés, texte
plus long, emploi des cuivres qui apportent une nouvelle dimension.

Travail intéressant bien que
personnellemnt ma préférence va à l'original... Autre reprise,
Moi j'y crois, écrite presque quinze ans plus tôt à l'époque de l'exil toulousain, vraiment
excellente. Elle file une patate d'enfer (
"il parait que l'amour ça change tous les jours quand tu le crois mort il bande encore..."), les cuivres nous
emportent très loin.
Les Têtes Raides apporte leur marque de fabrique sur
Botzaris, petite ballade sur les Buttes
Chaumont (
"l'histoire des coeurs de bitûme qui dans les squares nous
survivront")
, qui nous donne envie de partir dans une ronde effrennée. La mélancolie aussi est présente, mais d'une manière assez légère
(
"chacun son rayon, chacun sa merveille nous illuminerons la citadelle d'un doux rêve de bonheur")
.
Bien qu'inégal, cet album contient de vrais perles comme Mano Solo sait le faire. Sa voix aussi a trouvé une
maturité qui ne peut que faire frémir et toucher (en tous cas pour moi).
La tournée des Neteurs (2005) a porté l'album. Mano n'est bien qu'en contact avec son public. Dans l'espoir que ça continue...

Et voilà, espérons que de nombreux albums et concers viendront bientôt... Et que Mano Solo continuera à nous transporter dans son univers et à nous surprendre.
Je conseille aux fans la lecture du chorus n°35, d'avril 2001, très complet , et une petite visite sur son site.
Bons disques !

Céline DUPART-ASTRUC
TO_LOOSE CITY, le 19 février 2006